Thérèse : « Je suis une super-héroïne »

Artiste auteure, compositrice et interprète, Thérèse est l’une des figures montantes de la scène électro-pop française. Après deux EPs très remarqués : Rêvalité en 2021 et metaREverse en 2023, la chanteuse a sorti en mars dernier son premier album intitulé L’Attente. Un opus de dix titres dans lequel elle nous entraîne dans un voyage existentiel électro-pop, fluide et hybride. Thérèse se produit ce mercredi 12 juin pour un concert exceptionnel à La Maroquinerie. Ce concert sera précédé d’une table ronde à partir de 18h en collaboration avec le média Banh Mi Média géré par la présentatrice Linda Nguon. Douze artistes asiodescendant.es sont invité(es) afin de répondre à la question « Où sont les artistes musicien.nes asiodescendant.es » ?

La pochette du nouvel album de Thérèse, « L’Attente ». Photo : Sarah Jacquier.

Culture et Passions : Ton nouvel album L’Attente est sorti en mars dernier. Est-ce qu’il y avait une vraie « attente » autour de l’album ?

Thérèse : C’est vrai que j’ai 38 ans. D’un côté, c’est tard de sortir son premier album à cet âge-là. et d’un autre côté, je me dis qu’il n’y a pas de dates en fait. Un album doit sortir quand il est prêt. Un album doit sortir quand on a vécu des choses et qu’on a pris suffisamment de recul pour les raconter. J’ai longtemps attendu le moment où je me sentais prête pour condenser ce que j’avais appris de la vie et le restituer dans un disque. L’album porte ce nom « L’Attente » parce que c’est le nom d’une chanson de l’album qui raconte mon attente de greffe. Je me suis rendue compte, à l’écriture de ce titre, que la vie était une longue attente de la mort. En tant qu’être humain, j’ai voulu trouver comment on allait remplir cette attente ? Comment on allait la qualifier ? Est-ce qu’on voudrait qu’elle soit tumultueuse, qu’elle soit calme, qu’elle soit colorée… C’est un résumé de la vie. On est toujours en train d’attendre quelque chose, que ce soit un bus, attendre un ami dans un café, attendre l’amour… Je trouve que l’attente, c’est un bon synonyme de la vie !

Quelles sont les chansons de l’album les plus appréciées par ton public ?

Il y a déjà Jealous et No Rules qui étaient sorti avant l’album. Dans les nouveaux morceaux, il y en a trois ou quatre qui ont vraiment marqué les gens comme notamment No Right Time. Les gens étaient extrêmement surpris que je sois capable d’écrire une chanson aussi intime et aussi directe sur la mort. C’est une chanson très douce, très pop, assez différente des bangers que j’ai pu sortir avant. Le titre M’autosaboter a parlé à énormément de gens, C’est un featuring avec Louisadonna. C’est une chanson universelle. Il y a beaucoup d’êtres humains qui se sont reconnus à travers ce titre. J’y évoque l’auto sabotage, le fait de savoir ce qu’il faut faire, de savoir qu’on a des ressources à notre disposition et qu’on est capable de les utiliser. La chanson Industrie BB a énormément parlé aux gens. J’étais très surprise parce que je pensais que ça n’allait parler qu’aux gens de l’industrie. J’avais peur que ce soit une chanson d’entre soi mais finalement ça a parlé à beaucoup de gens.

Il y a enfin la dernière chanson Shonen avec cette punchline : ‘J’en suis où j’en suis parce que je suis une femme’ qui a beaucoup marqué les gens parce qu’ils se sont reconnus dans ce parcours. Notamment ceux qui sont issus de milieux modestes et qui n’ont pas eu tous les privilèges. Il y a des gens qui font des choses tellement plus difficiles et qui n’ont pas la chance de gravir les échelons. J’avais envie de rendre hommage aux gens qu’on appelle les ‘petites gens’ mais qui sont pour moi de très grandes et très belles personnes parce qu’elles viennent de loin et leur chemin est difficile, tumultueux. Moi-même, j’ai grandi avec des parents qui ne sont jamais allés à l’école. Quand ils sont arrivés en France, ils ne parlaient pas la langue et pour moi, ça mérite le respect.

Tu as connu des problèmes de santé qui t’ont menés à une transplantation en 2022. Quel impact a eu la maladie sur ta carrière ?

Chez moi, ça a eu un impact sur ma vision de la vie. Ca m’a appris à relativiser beaucoup de choses et à apporter plus de douceur dans ma façon d’aborder les questions existentielles et aussi mes combats. Je me bats toujours pour la même chose mais j’ai décidé de changer d’arme. Je me bats toujours pour la liberté, pour le vivre ensemble mais je le fais d’une façon plus douce, plus humaine et plus empathique aussi. Je veux aussi faire plus de terrain et me rendre accessible vis-à-vis des gens.

Penses-tu en être sortie plus forte mentalement et artistiquement ?

Je me sens à la fois plus forte et plus fragile. Plus forte parce que j’ai l’impression d’avoir survécu à la mort. Je suis une super-héroïne. Et en même temps, je suis encore plus sensible qu’avant à ce qui se passe dans le monde, aux douleurs des gens et à la direction que prend la société. L’actualité m’affecte beaucoup. Je suis plus connectée à l’humanité et à qui je suis. C’est à la fois une bonne chose mais ça me fragilise parce que je suis affectée plus vite et ça peut aussi me ralentir dans mon travail, dans ma concentration par rapport aux choses.

« L’Accor Arena ? J’en rêverais ! »

Venons-en à ce concert à La Maroquinerie où tu te produits ce mercredi 12 juin. Quel effet ça te fait de jouer dans cette salle ?

J’ai très très peur ! Je n’ai pas eu énormément de rêves réalisés et gravés dans le marbre dans ma vie. Mais je pense que La Maroquinerie en fait partie. Je me mets une pression de malade ! On est dans une période qui est difficile pour l’industrie de la musique et pour toutes les industries culturelles. Les effets de l’inflation commencent à se faire ressentir très forts. Je m’aperçois que les gens prennent de plus en plus leurs places à la dernière minute, qu’ils ont un peu moins la tête à sortir. Si je parlais tous les jours de mon concert à La Maroquinerie sur les réseaux sociaux, c’est parce que j’avais peur de me retrouver devant peu de gens. Heureusement, ce ne sera pas le cas parce que plein de gens ont pris leurs places. Mais La Maroquinerie est une salle qu’on produit avec nos propres sous, et si on ne la remplit pas, on perd de l’argent. Et cela a un impact brutal sur notre carrière en tant qu’artiste indépendant.

Est-ce le concert de ta vie ?

J’ai pris conscience qu’à cause de cette transplantation, je peux mourir n’importe quand. Si ça devait être mon dernier concert, je veux qu’il soit grandiose, spectaculaire ! C’est une philosophie de vie à double tranchant. C’est à la fois génial de consommer et de croquer la vie à pleine dents. Et en même temps, c’est extrêmement énergivore. Mais en tous cas, j’ai déjà plein de festivals prévus cet été en Allemagne, puis la fête de l’Humanité en septembre et un début de tournée qui se dessine pour la fin de l’année.

Est-ce que tu te vois un jour remplir l’Accor Arena comme Taylor Swift ?

J’en rêverais ! Mais pas à n’importe quelle condition. Le dilemme des artistes indés, c’est de savoir à quel point ils sont prêts à sacrifier soit leur santé, soit un bout de leur éthique pour réussir au sein industriel du terme. D’autant que, je suis une artiste intersectionnelle. Je suis meuf d’origine asiatique, queer, de plus de 30 ans et malade. C’est pas simple. Il faut plus d’énergie qu’une femme très talentueuse de 20 ans, blanche, issue de classe favorisée, hétérosexuelle et pas malade. C’est la triste réalité dans ce système que je veux changer en déployant beaucoup d’énergie.

Image en une : Sarah Jacquier.

Thérèse sur les réseaux :

Laisser un commentaire