Avec À cloche-pied, Alicia Fall signe un court-métrage intime et bouleversant autour des violences domestiques vécues par les enfants. Inspirée de sa propre histoire, la réalisatrice choisit de raconter cette réalité à hauteur d’enfant, entre silences, peur et stratégies de survie. Une œuvre sensible et engagée, récemment récompensée du prix du meilleur court-métrage autobiographique aux New York International Film Awards.

Culture & Passions : Comment est née l’idée de À cloche-pied ?
Alicia Fall : J’ai moi-même grandi dans un contexte de violences domestiques durant mon enfance. J’ai ressenti le besoin de raconter cette histoire à travers un récit autobiographique. Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est le décalage entre ce que je vivais intérieurement et l’image que je renvoyais à l’extérieur. J’étais une enfant très sociable, souriante, spontanée, avec un tempérament plutôt leader dans la cour de récréation. Je ne laissais absolument rien transparaître. Personne ne pouvait imaginer ce qui se passait à la maison.
Pour ce film, vous avez choisi de faire jouer votre fils dans le rôle de Tim, un enfant victime de violences domestiques. Pourquoi ce personnage garde-t-il le silence face à sa mère ?
Parce qu’il veut la protéger. Enfant, j’ai moi-même grandi dans un climat marqué par les menaces de mort, notamment envers ma mère comme envers moi. Dans ce type de situation, l’enfant développe un instinct de protection envers le parent qu’il aime. Tim fait donc tout pour cacher ce qu’il traverse au monde des adultes : à la maison, à l’école, et même auprès de ses amis.
Lorsque sa meilleure amie Silëa, incarnée par ma fille, sa jumelle dans la vraie vie, lui demande pourquoi il ne vient jamais aux anniversaires, on comprend à quel point sa vie sociale est limitée, contrôlée et isolée.
Dans le making-of, on vous voit vous couvrir les yeux lors de la scène où Tim est frappé par son beau-père. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?
C’était un moment extrêmement difficile émotionnellement. D’abord parce qu’il s’agissait de mon fils. Cette scène faisait forcément écho à mon propre vécu et à certains souvenirs d’enfance très douloureux. Finalement, c’est lui qui m’a rassurée en me disant : ‘Ne t’inquiète pas maman, tout va bien’. J’avais peur qu’il ait mal, alors que tout était parfaitement encadré. A cet instant-là, ma casquette de maman a complètement pris le dessus !
Pensez-vous que les violences domestiques envers les enfants restent un sujet encore peu traité dans les médias ?
Oui, clairement. On n’en parle pas suffisamment. Je peux aussi l’aborder sous un angle culturel, puisque je suis métisse, originaire du Sénégal et de la Martinique. Dans certaines cultures, le fait de frapper les enfants peut encore être banalisé ou considéré comme une forme d’éducation. C’est quelque chose qui s’est installé dans certaines mentalités.
Mais les violences domestiques n’ont ni couleur, ni culture, ni classe sociale. Elles existent partout. J’ai néanmoins le sentiment que ce sujet est souvent éclipsé par d’autres problématiques, comme le harcèlement scolaire ou les violences faites aux femmes. Pourtant, les traumatismes vécus durant l’enfance à la maison. laissent des traces profondes et durables.
Comment les enfants ont-ils vécu le tournage ?
Le tournage s’est très bien passé. Les enfants étaient extrêmement à l’écoute et très touchés par le sujet. Certains parents sont venus me voir après certaines scènes en me disant qu’ils n’avaient jamais abordé ces questions avec leurs enfants auparavant. Beaucoup d’enfants découvrent à travers ce type de projet que tous les foyers ne fonctionnent pas de la même manière.
Dès le départ, je voulais que ce film ouvre le dialogue et provoque une prise de conscience. Certains parents ont même commencé à échanger avec leurs enfants sur leur propre histoire familiale. Aujourd’hui, l’objectif est aussi d’accompagner le film de projections-débats, notamment dans les écoles.
Ce film vient de remporter le prix du meilleur court-métrage autobiographique aux New-York International Film Awards, et est sélection officielle dans la catégorie meilleure Réalisatrice pour un premier film au Festival international du court métrage indépendant de Los Angeles. Quelles sont vos impressions ?
Recevoir un prix est toujours très touchant, surtout pour une première réalisation. C’est une véritable reconnaissance de la part de professionnels du cinéma. Mais au-delà des récompenses, ce qui compte le plus pour moi, c’est que le film puisse servir de support de sensibilisation et permettre de mettre en lumière un sujet encore trop peu abordé.
Quels sont vos autres projets actuellement ?
Je travaille également dans l’événementiel. En fréquentant de nombreux défilés durant les Fashion Weeks, j’ai réalisé à quel point ce milieu pouvait être fermé et difficile d’accès pour de jeunes créateurs. C’est ce qui m’a poussée à créer la Giddy Up Fashion Night, un événement pensé pour leur offrir de la visibilité et une véritable opportunité.
Nous souhaitons notamment organiser ces événements dans des gares, car ce sont des lieux qui symbolisent le voyage, le passage, l’évolution et l’accomplissement. C’est un projet que je développe depuis plus de quatre ans maintenant. Sophie Florance Gobinet et Laurent Gobinet m’ont rejoint dans cette aventure, ainsi que le réalisateur Keven Hamon (Koh-Lanta), avec qui nous préparons également un documentaire autour de ce concept.

Pouvez-vous nous parler de Milkshake, votre nouvelle série ?
C’est un projet que je développe depuis plusieurs années déjà. La série réunit de nombreux talents, parmi lesquels Firmine Richard, Kyan Khojandi, Pascal Légitimus, Elisa Tovati et Frédérique Bel. L’histoire suit un demi-frère et une demi-sœur qui se retrouvent après le décès de leur mère afin de régler l’héritage de la maison familiale de vacances. Le personnage de la mère, interprété par Firmine Richard, impose dans ses dernières volontés que ses enfants vivent ensemble dans cette maison pendant deux mois… alors qu’ils ne se supportent absolument pas.
À travers cette série, j’avais envie de raconter la famille dans toute sa complexité : les différences culturelles, les tensions, les blessures, mais aussi l’humour et l’amour qui subsistent malgré tout. Milkshake est finalement un véritable mélange des genres, à l’image des familles d’aujourd’hui.
À cloche-pied, court-métrage écrit et réalisé par Alicia Fall,11 minutes, France. 2025. Avec Aëlis Dedaj -Fall (Silëa), Klarëns Dedaj -Fall (Tim), Jordan Bitar-Schiel (Vincent, le beau-père). Image : Thierry Fessard, Production : Waalo Productions.
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